Couverture de Axiomes personnels

Essai littéraire · Extrait offert

Axiomes personnels

Alain Boulot

Quels principes demeurent lorsque les certitudes vacillent ?

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Chapitre 1

Quand plusieurs chemins se présentent

Céline est assise dans le salon, les doigts effleurant le clavier tiède de son ordinateur, la lumière bleutée de l’écran creusant des ombres sous ses yeux. Mathieu dort déjà, derrière la porte entrouverte de la chambre, dans cette respiration lente et profonde qui, d’ordinaire, l’apaise. Pourtant, ce soir, ce rythme familier ne suffit pas. Sur l’écran, trois onglets restent ouverts comme trois portes entrebâillées : une formation en ligne, commencée avec enthousiasme puis abandonnée après le cinquième module ; l’annonce d’un appartement à Lyon, ville où elle ne connaît que le nom d’une ancienne collègue ; et ce rapport à rendre demain avant midi, dont la première page clignote, vide, depuis deux heures. Elle passe d’un onglet à l’autre, les doigts hésitants, comme si cliquer sur la croix rouge équivaudrait à brûler un pont. La tasse de camomille a refroidi près de sa main, une auréole brune s’étalant sur le bois de la table basse. Elle pourrait fermer l’annonce, boucler le rapport en une heure, reporter la formation à un hypothétique "plus tard". Elle pourrait aussi, comme si souvent, ne rien faire et laisser la fatigue trancher à sa place. Dans le silence, aucun événement ne se produit, aucune urgence ne la presse. Pourtant, quelque chose gratte en elle, tenace. Ce n’est pas une crise. C’est seulement la sensation d’être arrivée à un carrefour sans se souvenir d’avoir pris la décision d’y venir.

Il y a des moments où la vie nous tend plusieurs cartes, et chaque chemin y est tracé avec une netteté presque cruelle. Nous les voyons, nous les nommons, nous les comparons. L’un mène à un salaire stable, l’autre à une aventure incertaine ; l’un rassure nos parents, l’autre nous expose à leurs questions inquiètes ; l’un prolonge une routine connue, l’autre exige de nous que nous déplacions les meubles de notre existence. Nous aimerions alors que la décision relève d’un simple calcul, comme un problème de maths. Il suffirait de peser les pour et les contre, d’additionner les avantages, de soustraire les risques, puis de choisir la solution la moins mauvaise. Mais l’expérience nous apprend vite que les vrais choix ne se laissent pas réduire à cette arithmétique. Ils engagent bien plus que notre intelligence. Ils fouillent en nous une zone plus profonde, où se mêlent nos loyautés secrètes, nos peurs enfouies, nos dettes invisibles, nos rêves que nous n’osons même plus avouer, et cette image de nous-mêmes que nous cherchons à préserver, parfois au prix de notre intégrité.