Chapitre 1
La consigne du jour
Sa méthode originale pour attribuer un dossier à un officier de police judiciaire, qui surprend toute l’équipe des anciens, celle-ci consiste à faire plancher tout le monde sur un dossier complexe en cours, non élucidé, ensuite chacun devra expliquer ce qui lui paraît devoir être complété, approfondi, repris, élargi à d’autres axes d’investigation non explorés. Bien entendu, toute suggestion devra être développée et répondre à des critères de faisabilité et cette réflexion devra être proposée avec conviction lors d’un tête-à-tête à celui qui impose cette méthode. Cette méthode est critiquée, car tout ce qui vient de celui qui vient d’arriver fait l’objet d’un refus systématique de la part de cette équipe habituée à une autre manière de travailler plus classique. Avec l’ancien encadrement, c'était un peu à la tête du client, certains étaient cantonnés aux petites affaires, d’autres chanceux se voyaient attribuer les grosses affaires, médiatisées au maximum. L’équité n’était pas une qualité de leur ancien « Boss », et oui, celui qui avait une très mauvaise note s’agissant du taux d’enquêtes résolues, avait droit à ce qualificatif pourtant il ne semblait pas tant bosser que cela…
Vu l’enjeu de cet exercice personnel, chacun garde ses idées, alors que jusqu’à ce jour, ils mettaient tout en commun, ce changement de comportement n’est pas pour déplaire aux deux nouveaux, même s’ils se gardent bien de montrer leur approbation à ce challenge. Il se pourrait bien que cette manière de gérer l’équipe, finisse par porter ses fruits, en créant une compétition au sein de l’équipe. Certains ne semblent pas mesurer l’enjeu et prennent cela à la légère, en réfléchissant à haute voix, pour dissiper le reste des cerveaux qui planche individuellement sur le dossier de Clara Falcone.
Parce que c’est ce dossier sur lequel ils doivent donner leur avis, faire des suggestions, porter un regard personnel, et, comme l’espère le nouveau manager, révéler de nouveaux angles de points de vue. Tous ont la synthèse du dossier, l’âge de la petite, les circonstances de sa disparition, les indices, l’enquête de voisinage… Il y a même des dessins de la petite Clara, que certains « grands spécialistes » ont expertisés, pour en tirer des conclusions plus que douteuses ; « Le cheval au galop dessiné par Clara évoquait un désir inconscient d’espace, probablement qu’elle était à l’étroit dans son environnement familial, et qu’elle rêvait de partir… ». Cet expert conclut ; « Elle a sûrement saisi l’opportunité, même en suivant un inconnu… ». C'est la conclusion d’un de ces « Grand expert » spécialiste du psychisme des enfants soi-disant. La lecture de cette « expertise du siècle » a fait éclater de rire Martine quand elle a lu cette conclusion sur le profil psychologique de cette petite fille versé au dossier, évidemment, on peut facilement se laisser séduire par ces inepties et adhérer à cette thèse ; une petite fille qui aurait suivi de son plein gré un inconnu, car elle rêvait de quitter sa famille à neuf ans, en s’appuyant sur un de ses dessins évoquant un cheval qui galope…
Après leur avoir laissé une grande partie de la matinée à élaborer leur thèse qu’ils devront défendre, le patron leur a demandé de déposer celle-ci dans son casier :
— Je pose des enveloppes, mettez votre numéro d’agent dessus s’il vous plaît et reprenez votre travail dès que vous avez terminé. L’important ce sont les nouvelles idées, ce n’est pas un devoir de présentation dans les règles de l’art d’une thèse de doctorat, ceux d’entre vous qui auront plus de facilité avec l’exposé oral auront les mêmes chances que ceux qui ont des talents pour un exposé écrit !
Cette précision permet de mettre tout le monde à égalité, ce qui rassure probablement quelques personnes. Encore une fois surpris par la méthode, rappelant les interros tant redoutées parfois d’une classe de lycée, surprend ses adultes. Cette manière de faire va permettre d’évaluer chaque membre de cette cellule d’investigation, ce qui assurera à ce nouveau patron d’avoir une appréciation de chaque membre de son équipe. Beaucoup ont griffonné des mots clefs, des phrases incomplètes, avec des flèches dans tous les sens, espérons qu’ils seront plus convaincants à l’oral, pense le patron resté a observé un moment l’équipe qui planche…
— Je récupérerai les enveloppes cet après-midi, vous viendrez m’exposer vos réflexions. Ensuite, je désignerai celle ou celui qui devra endosser le rôle de rapporteur de l’enquête, qui sera, j'espère reprise à la lumière de nouveaux éléments.
— Nous irons tous dans votre bureau ? Demande un ancien (Sylvain Lafarge), qui aurait mieux fait de ne rien dire…
Cette question un peu déplacée à son goût, vu la moue qu’il fait avant de répondre :
— A votre avis ? Vous connaissez la taille de mon bureau, c’est possible monsieur l’inspecteur ? J’ose espérer que vous faites preuve d’un peu plus d’esprit de déduction dans votre travail d’investigation…
Puis il pondère sa réponse lapidaire, car finalement cette question lui fait prendre conscience que finalement l’idée de défendre ses idées devant avoir un côté positif finalement, celui de montrer qu’il n’y a pas de décision arbitraire de sa part :
— A la réflexion, vous venez de me donner une idée, votre question n’est pas totalement bête finalement, nous allons nous réunir tous dans la salle de réunion, vous possèderez dix minutes chacun pour exposer vos idées. Cet exercice sera profitable pour tous à la fin. Je vous dirai quand nous le ferons dans la journée.
Une fois les talons tournés, les commentaires vont bon train, mais personne ne se risquera à aller contre sa volonté. Ont-ils hérité d’un nouveau patron pour le meilleur ou pour le pire ? S’il régnait une sorte de relative tranquillité dans le service, il semble bien que cela fasse partie du passé désormais. Quand tout le monde à déposer son enveloppe, les langues se délient un peu, le plus ancien fait un commentaire sur son travail :
— Moi, j'ai rendu un vrai torchon… Et, vous ?
Un autre en tire une conclusion assez convaincante à bien des égards :
— Si ça se trouve, il nous a fait faire cet exercice pour prendre nos idées, car il ignore par quel bout reprendre l’affaire. On devra faire comme si ce sont les siennes, vous ne pensez pas comme moi ? Tente de persuader l’officier Romain Dubost à toute l’équipe.
Mais, il reste sur sa faim, puisque personne ne lui répond, certains semblent ne pas avoir entendu, d’autres sont un peu gênés de cette suspicion. La réunion a eu lieu le lendemain, il a écouté leurs arguments respectifs, sans faire de commentaire. Parfois, il bougeait la tête en signe d’approbation, parfois fronçait les sourcils, personne ne peut dire que son exposé l’a séduit en quittant la salle… Ce n’est que quelques jours plus tard, alors qu’ils pensaient tous que cela n’avait servi à rien, une note de service tombe, elle précise qu’il a tiré les conclusions de tous les exposés. Que beaucoup de critiques constructives permettent de peaufiner ce dossier incomplet, précisant que des propositions très intéressantes à mettre en œuvre au plus vite lui paraissent prometteuses ! Tout le monde se demande qui sera l’officier choisi, probablement que le commissaire l’annoncera dans les heures qui suivent cette note. Les anciens passent à juste titre que leur expérience du terrain les aidera, les fraîchement arrivés dans le service qu’ils ne peuvent être investis de cette responsabilité.
— Pour ma part, je pense que son choix était fait avant cette épreuve et que tout ce semblant de démocratie est une mascarade, ajoute le même officier (Romain Dubost) qui n’a pas eu la mobilisation du groupe lors de sa remarque précédente.
— Pourquoi dis-tu cela ? lui répond Martine qui commence à se lasser de ses réflexions négatives qui donnent une mauvaise impression de ce service aux nouvelles recrues.
— Ce sera peut-être toi Martine, tu es dans ces petits papiers en ce moment, non ? Voir un peu plus qui sait…
Alors cette fois, elle va sortir de ses gonds et pas qu’oralement, elle se lève en prenant soin de prendre son gobelet de café froid, oublié sur sa table. Il fait pivoter sa chaise pour lui faire face :
— En principe, je fais cela dans les chiots, mais puisqu’il semble y en avoir plus près…
Elle vide sa tasse de café froid sur sa tête qui se trouve juste à hauteur de son bras.
— Mais ça ne va pas ! Tu aurais pu me brûler…
— Aucun risque, il est froid, tu n’as plus ce sens non plus mon pauvre garçon ?
Pas de chance pour Martine qui vient de faire rire tout le monde, car à ce moment précis le patron entrait dans le bureau pour donner des directives à l’équipe :
— Vous avez le temps de vous amuser, je vois, il faut bien parfois prendre un moment de détente, cependant pas au détriment des résultats si vous voyez ce que je veux dire.
Finalement, il repart sans indiquer la raison de son passage dans le service, il a sûrement pensé que ce n’était pas le moment, et différé l’annonce qu’il devait faire. Le malheureux part aux toilettes pour se refaire une beauté, quand il revient, il présente ses excuses à Martine qui les accepte à une condition, qu’il fasse cinquante pompes sur le champ devant tout le monde.
