Chapitre 1
Suzanne
Le prénom choisi par ses parents n’est pas celui qu’elle aurait voulu, car depuis sa plus jeune enfance, elle est la risée de la classe chaque fois que ses professeurs la nomment. Elle en veut à ses parents pour ce mauvais goût, ce sujet de conversation est souvent la cause de disputes qui n’en finissent jamais. Malgré ce complexe, Suzanne réussit à faire de brillantes études, son physique avantageux lui permet tout de même d’avoir des relations normales. Elle est dans une famille unie, ses parents ont une bonne situation, elle ne manque de rien. Fille unique, arrivée après quelques années de mariage, elle ne sait pas vraiment si elle est le fruit d’un accident ou si elle a vraiment été désirée. Elle a essayé de poser la question à plusieurs reprises, mais n’a pas vraiment été convaincue par leurs réponses, saura-t-elle la vérité un jour.
Son Bac en poche elle doit intégrer une université à la rentrée, sa mention très bien ne devrait pas lui poser de difficultés pour suivre le cursus qu’elle a choisi. Elle est confiante sur l’issue favorable qui se profile quant à son admission. Elle veut faire une formation en psychologie pour travailler son diplôme en poche dans l’aide aux enfants en difficultés. Suzanne a quelques amies, mais pas vraiment une amie de confiance à qui elle peut se confier.
La seule personne qui sait l’écouter, c’est le frère de sa mère, lui ne l’a jamais déçu. Depuis sa plus jeune enfance il s’occupe d’elle, c’est avec lui qu’elle a appris à faire du vélo, ensuite fait les premières balades à scooter, comme passagère. Son oncle qu’elle surnomme grand frère s’appelle Pascal, il est célibataire, collectionneur de conquêtes féminines. Il passe pratiquement tous ses week-ends à faire des randonnées aux quatre coins de France, parfois elle l’accompagne, mais la marche n’est pas vraiment l’activité qu’elle affectionne le plus. La lecture est de loin la chose qu’elle préfère, elle voyage avec un livre. Souvent il lui dit « Laisse un peu tes bouquins, occupe-toi de ton corps aussi Suzanne, a ton âge il faut découvrir le monde ! »
Elle se contente de lui répondre « Chacun son truc tonton, moi j’aime voyager avec un bouquin »
Elle n’ose pas lui dire qu’elle découvre le monde autant que lui à travers ses lectures, mais elle ne veut pas vexer son oncle, mettant en pratique la science du comportement des ouvrages de psychologie qu’elle dévore avec beaucoup de plaisir. Ayant décroché son diplôme lui ouvrant la porte de l’université, tonton lulu veut qu’elle vienne avec lui faire une virée en boite pendant ses vacances. Ses parents approuvent l’idée de cette sortie accompagnée, tout en sachant que son oncle devra faire un effort pour la convaincre d’aller dans ces lieux trop bruyants pour leur fille qui aime plutôt le calme. Elle préfèrerait aller à la pêche, ou faire une balade sur les routes de l’Ardèche à moto, ou probablement visiter une bibliothèque à la découverte d’un bon livre !
Ses parents, couple de petits bourgeois, sont propriétaires et pharmaciens de la seule officine de la ville. Leurs relations sont essentiellement composées de personnes qui occupent des postes importants dans la vie, même s’ils se défendent de faire de la discrimination sociale, ils fréquentent plus volontiers des personnes du même niveau social qu’eux. L’immeuble de standing dont ils sont en grande partie propriétaires, ne permet pas à des familles modestes de s’y installer comme locataires, encore moins de devenir propriétaires.
Lors de repas entre gens de bonne famille, pour ne pas dire de bonne fortune, la discussion ne manque jamais d’évoquer le regret qu’ils ont de ne pas avoir leur fille unique prendre la suite plus tard de cette pharmacie qui leur appartient. Souvent leur d’une conversation, ils précisent :
— Suzanne veut faire psycho…
En donnant l’impression dans la manière de dire « Psycho », que cette voie n’est pas celle qu’ils auraient aimé qu’elle prenne de toute évidence.
— Pas d’espoir d’avoir la relève alors ? Répondent immanquablement les personnes invitées, en s’associant à leur désarroi.
— Sauf si elle épouse un pharmacien ! Ajoute avec espoir les parents qui ne renoncent pas à cette éventualité.
Ils s’accrochent à cet espoir auquel ils ne croient pas vraiment, mais cela leur permet de donner un sens à ce qu’ils ont construit toute leur vie. Les discussions pendant ces repas interminables, ennuient Suzanne à mourir, alors elle prétexte les devoirs en retard pour s’éclipser dès que c’est possible. Laissant parfois un fils de notaire, ou de docteur, seul à s’instruire de leurs discussions de possédants heureux, fiers de leur ascension sociale réussie. Cette attitude ne manque jamais de se terminer, lorsque la famille se retrouve libérée des visiteurs, par des reproches envers Suzanne qui n’a pas fait l’effort de rester à table jusqu’au dessert :
— Tu aurais pu faire l’effort de parler à leur fils !
— Il sait parler ? Je n’ai pas remarqué excuse-moi maman.
— Tout de même, tu exagères un peu, tu ne crois pas ? Tu sais bien qu’il rentre cette année à polytechnique !
— Et alors ? Cela ne l’empêche pas d’être un abruti, qui n’ose jamais contredire ses parents, pour ne jamais faire de vagues, et en plus tout boutonneux, alors merci du cadeau !
Suzanne n’aime pas qu’on se mêle de sa vie, elle veut rester libre, elle n’a pas envie de faire l’effort de s’entourer de gens dans le but de faire plaisir à ses parents. Une seule amie vient parfois à la maison, c’est une fille d’un couple d’ouvriers, fille unique comme elle, mais qui se destine à un métier de coiffeuse. Ambition professionnelle peu flatteuse aux yeux de ses parents, qui en parlent parfois en disant « Ton amie la coiffeuse », sans jamais dire son prénom, ce qu’elle corrige à chaque fois en précisant :
— Hélène c’est son prénom !
— Oui Hélène si tu veux, elle veut bien devenir coiffeuse il me semble ?
— Elle sera coiffeuse oui, tu ne prononcerais pas plus facilement un prénom composé de bourgeois, maman ? Du style « Marie Sophie de Hanovre ? » ou « Charles Edouard Letellier ? »
— Mais non ! Pourquoi me fais tu ce procès ?
— Avez-vous invité ses parents, y avez-vous pensé une seule fois pour me faire plaisir ?
— L’occasion ne s’est jamais présentée, pour l’inviter chez nous tout simplement.
— Il suffit de lancer une invitation, ce n’est pas plus compliqué que cela, alors cette excuse…
— Je te trouve bien insolente ma fille, tu nous prends vraiment pour des gens odieux, suffisants et hautains ton père et moi ?
— Vous l’êtes devenu maman !
— Si ton père écoutait tes propos…
— Il sait ce que je pense, j’ai eu l’occasion d’en parler avec lui tu sais !
Cette fille future coiffeuse sert de prétexte à Suzanne pour provoquer ses parents, mais en vérité elle ne peut supporter très longtemps cette amie qui ne partage pas beaucoup de choses avec elle, parler de couleurs de coiffure, ou de longueur de cheveux, la fatigue assez rapidement à la vérité. Mais elle consent parfois à faire des efforts, en partageant avec elle une sortie en ville pour faire les boutiques. Elle aime les gens pour ce qu’ils sont, elle n’a pas envie de devenir comme ses parents, qui ne fréquentent que les gens de leur milieu. Il lui arrive parfois de se demander si elle n’aurait pas préféré être à la place de son amie la coiffeuse.
Elle a plus d’affinité avec les grands-parents du côté de son père qui n’étaient que de simples ouvriers, réunissant des amis pour une partie de carte devant un vin bas de gamme. Mais la distance ne lui permet pas de les voir aussi souvent qu'elle le voudrait. Par contre, les parents de sa mère sont plus appréciés, ce sont des professeurs à la retraite, même si leurs idées de gauche les gênent parfois. Les rencontres se limitent aux grands événements familiaux, prétextant la distance. Suzanne n’a jamais été habituée à fréquenter la famille au complet, cela ne lui manque pas trop. Son oncle préféré est invité avec une employée de la pharmacie à déjeuner dimanche, ce qui sera l’occasion pour lui de mettre une croix de plus à son tableau de chasse probablement. La mère de Suzanne est souvent à la manœuvre pour lui organiser des rencontres, quel objectif a-t-elle en lui présentant de futures conquêtes, Suzanne n’a pas encore trouvé la véritable raison de ces initiatives, il sait parfaitement se débrouiller seul. Voudrait-elle le caser qu’il fonde une famille ? Ou pour une tout autre raison ? Cela ne semble pas déplaire à son oncle, car cela lui épargne de perdre son temps à chercher.
Il est bientôt midi, la famille attend les invités, la jeune femme devrait arriver en premier, car l’oncle s’est excusé, il n’arrivera que vers 12h15 environ, il doit apporter un gâteau. La première sonnerie annonce l’employée de la pharmacie, elle se présente juste à l’heure un bouquet à la main, la mère de Suzanne va ouvrir la porte, elles s’embrassent chaleureusement :
— Bonjour Audrey, vous avez trouvé facilement ?
— Avec le Smartphone c’est un jeu d’enfants !
— Mais il ne fallait pas apporter des fleurs ! Elles sentent très bon, je vais les mettre dans un vase tout de suite, je vous en prie donnez-vous le peine d’entrer.
